Il me fallait vingt bûches... mais je ne sais pas à quoi le petit homme de l'atelier s'attendait. Trois bûches n'auraient pas tenu dans le sac de cuir qu'il m'avait donné. J'avançai avec précaution, de la boue jusqu'aux jarrets, jusqu'à une sorte de tronc couché dans la mélasse verdâtre du marais. Un mouvement sec suffit à en briser les branches. Le bois de l'arbre était incroyablement peu dense, une vrai éponge. Je n'aurais pas été étonnée d'apprendre que c'était le marais lui-même qui l'avait empoisonné.
J'empilai les morceaux de bois à même le sol, au pied d'un petit arbuste que la boue visqueuse du marais contournait. Mauvaise idée. Alors que je revenais les bras chargés de fagots, je vis la pile envahie d'espèces d'énormes scarabées luisants, avec des mandibules grosses comme mes griffes. Lutte inutile, ils étaient des centaines. Du revers du poignet, j'ouvris le sac que m'avait donné le petit homme de l'atelier, dans l'espoir d'y loger une partie des branches que je portais et ainsi me libérer les bras en attendant de trouver un meilleur endroit pour entreposer tout ça. Je crus d'abord avoir tout laissé tomber par terre; mais après un coup d'oeil à mes pieds, je constatai que non. Je plongeai la main dans le grand sac de cuir. Dans le fond de la besace, sombre comme le fond d'un puits, mes doigts rencontrèrent l'écorce rugueuse de mes morceaux de bois. J'agrippai l'un deux, le ressortit. Il faisait la longueur et la circonférence de mon bras. Je le relâchais au dessus du sac. Je sentis un léger coup sec à l'épaule, alors que la bûche heurtait le fond du sac, tirant sur la bandoulière...
Magie.
Mon sac ne faisait ni le volume de ce qu'il contenait, ni son poids. Je ramassai les racines et les bûches à toute vitesse, moins pour en avoir fini rapidement que pour avoir le plaisir hilarant de laisser tomber ma récolte au fond de la besace, sentir la lanière de cuir accuser le coup en s'agrippant à mon épaule, et repartir ni plus encombrée ni plus alourdie qu'avant.
Je me demandais si cette géniale invention était sortie de l'atelier de quelqu'un comme le petit homme chauve de mon village, à qui j'avais piqué le voleur-d'image. C'est à ce moment là qu'une douleur cuisante vint me déchirer l'omoplate. Volte face. Je montre les dents en crachant une fureur d'avertissement.
Devant moi, deux créatures impossibles, au corps filiforme et épais que ne fendait qu'une gueule hérissée de dents jaunes, coiffées d'un immense couvre-chef arrondi. Les deux monstres crachaient une sorte de feu violacé qui se cramponnait à mes vêtements comme des crocs réels et qui me lacéraient la peau, à travers mes vêtements et ma fourrure. Par pur réflexe, ma patte droite s'est élancée d'elle-même vers la bête la plus proche. Mes griffes s'enfoncèrent dans l'étrange chapeau, l'entailla sur plusieurs centimètres avant d'en emporter un morceau avec un bruit écoeurant de chaire flasque qu'on déchire. La créature tomba à la renverse. L'autre s'apprêtait à cracher encore. L'instinct me fit arracher une pierre de la bave gluante du marais, et je l'abatis de toute mes forces sur mon adversaire. Je frappai plusieurs fois, soulevant la pierre au dessus de ma tête et l'écrasant avec une rage terrifiée sur cette bestiole immonde alors que l'autre revenait déjà à la charge et avait enserré ma botte droite entre ses dents, comme pour me manger la jambe sur place. Sous les coups de pierre, le chapeau étrange laissa couler un liquide poisseux et verdâtre, puis le monstre s'affaissa de tout son long, inerte. Le couvre-chef faisait-il partie de leur corps ? Sentant des aiguilles menacer mes mollets, je griffais et griffais encore à mes pieds, sans regarder vraiment, avec fureur et terreur, jusqu'à ce que je n'entendis plus le gloussement immonde de mon assaillant. Alors seulement j'arrêtai, le souffle coupé, tombée à genoux dans la boue.
Après quelques secondes, j'examinai mes deux agresseurs, sans pour autant m'en approcher. Le dernier était en charpie, que divers insectes que je devinais dans la mélasse du marais commençaient déjà à dévorer du dessous. Impossible d'en identifier la nature. L'autre, cependant, ressemblait ni plus ni moins à un énorme... champignon vivant. C'est ça, des hommes-champignons.
Leur allure repoussante me fit frissonner de dégoût. Par chance, j'eus l'idée de jeter un nouveau coup d'oeil à ma liste de ressources à ramener – j'avais tellement hâte d'en finir ! C'est à ce moment-là que je fis le rapprochement. Homme-champignon - Sporéal. Quelle horreur. Je m'approchai de celui que j'avais le moins défiguré et, du tranchant de la griffe, entrepris de lui couper la tête. Le corps était épais, je dû m'y reprendre à plusieurs fois... pendant lesquelles le sang gélatineux me coulait sur les mains. Je laissai tomber la tête ainsi détachée dans le sac, en tournant une mine dégoutée de l'autre côté. J'avais l'estomac au bord des lèvres. Que me restait-il ? Le mucus de limace... j'étais sur le point de vomir.
Par chance, j'avais encore assez d'esprit pour remarquer que ces infâmes bestioles ayant l'habitude de laisser une généreuse trainée de bave dans leur sillage, je pourrais assez facilement recueillir le mucus avec un peu de discrétion. Riche idée. Je pus en effet remplir plusieurs fioles de cette manière, mais en fut gratifiée plusieurs fois par une décharge électrique douloureuse que ces limaces cauchemardesques me lançaient en guise de menace.
J'entassais les ressources, sans regarder, dans la besace, encore et encore. Je charcutai – je ne vois pas d'autres mots – encore quatre autres Sporéal, tout aussi enragés. J'arrachai du ventre du marais le bois, les racines, entre deux souffles, dans la peur d'être frappées dans le dos. Le soleil traçait son chemin dans le ciel, d'abord brûlant, puis bientôt rougeoyant, étalant des ombres faméliques sur la boue luisante du marais. J'étais couverte de sang, de bave, de boue, de sueur.
Tout soudain, mon sac apparut rempli à raz-bord.
Il ne me vint pas l'idée de recompter : je détalai vers les portes d'Ortie. Le soleil se couchait.
Cracott