
La confession de Claude est le premier roman d'Emile Zola. Il parut en Septembre 1865. En réalité, Zola avait achevé de l'écrire bien auparavant, mais il douta suffisamment de son succès pour laisser paraître avant les Contes à Ninon, un recueil de nouvelles : « les lecteurs accueilleraient sans doute fort mal une pareil publication, toute diffuse, toute folle et emportée »(1). Et en effet le ton des confessions est passionné, étonnamment cru pour l'époque et par rapport à d'autres ouvrages ultérieurs de Zola qui ne se gêne pourtant pas pour parler de vices et en particulier de vices sexuels (je pense en particulier à La Curée, dont le sujet est l'inceste).
Le protagoniste est d'une sensibilité extrême, passe en un éclair du désespoir extrême à l'optimisme aveugle, du dégoût à la dépendance, constate l'abbération de sa situation tout en refusant, un peu par naïveté, d'y remédier par les moyens ordinaires de l'époque, trouvant qu'elles sont injustes et cavalières. La forme est épistolaire, ce qui touche d'autant plus puisqu'elle donne l'impression que Claude s'adresse à vous et vous confie – c'est tout le thème du roman – sa détresse.
En outre, l'histoire est, finalement, d'une simplicité extrême. Bien que romancée, l'histoire est on ne peut plus crédible. Et pour cause : elle est en grande partie autobiographique. Il est communément admis que Zola s'est largement inspiré de son expérience avec une dénommée Berte pour écrire ce roman (2). Certains petits « détails » sentent le vécu et rendent l'histoire encore plus touchante, de la même manière qu'un témoignage est plus émouvant qu'une fiction pour des faits similaires.
Qu'est-ce que Claude confesse ? Il s'agit d'un jeune homme de province qui s'installe à Paris dans le but de s'y faire connaître pour ses talents d'écrivain. Claude n'est pas fortuné, la chambre qu'il loue est triste et pauvre, et, plus tard, tout à fait crasseuse. Dans l'immeuble, d'autres pensionnaires. Un soir, il vient en aide à une femme qui fait une « crise de nerf » - comprendre qu'elle est sans connaissance – et la veille toute la nuit. Au premier abord, il la trouve laide, et la crasse de sa chambre tout comme la vie qu'il lui devine le répugnent. Cependant, Claude ne peut s'empêcher d'observer, de penser et d'imaginer, et son raisonnement dérive au fil de la nuit. Au matin, Laurence, toujours endormie, dénude sa poitrine en se tournant sur son lit. Claude est sans expérience. Fasciné, il tombe dans les bras que Laurence lui tend dès son réveil.
C'est le début du combat intérieur de Claude et c'est le premier point que je trouve si intéressant dans ce roman. Claude souffre de culpabilité car il a agit contre ses convictions : l'amour charnel et sentimental vont de paire, et pourtant il s'est uni à Laurence sans l'aimer. Cela lui donne l'impression non seulement d'avoir gâché l'un des plus beaux moments d'une vie – découvrir l'amour avec une femme dont on partage les sentiments – mais en plus d'avoir sali davantage une femme qui, d'évidence, manquait déjà de vertu. Lorsque Laurence vient lui demander refuge, il tente de refuser. Elle s'emporte, lui reproche de ne pas avoir hésité à accepter l'hospitalité de son lit mais de lui refuser de l'aide maintenant. Claude s'avère très sensible à cet argument : « l'habitude a fait d'elle notre jouet, nous nous étonnons que ce jouet parle et qu'il se dise femme » (lettre 7) pense-t-il. Refuser Laurence, c'est refuser de respecter la femme. Or, Claude est idéaliste. Il laisse Laurence emménager avec lui.
Cette culpabilité gouverne toute l'attitude qu'il aura envers Laurence. Elle est laide, sale, grossière... mais Claude refuse de ne pas la respecter, de ne voir en elle qu'une prostituée, déjà perdue à vingt-quatre ans, qu'il pourrait mettre à la porte sans scrupule. Il s'imagine pouvoir la changer, en faire quelqu'un de bien. En réalité, tous ses idéaux de femme pure et sacrée se brisent contre Laurence, immuable dans sa vulgarité.
La seconde partie du roman est encore plus intéressante. Ne pouvant changer Laurence, il se change lui-même sans prendre garde, et vient le second combat. Il ne veut plus chasser Laurence : il en tombe amoureux. Pourtant, il est bien conscient de ce qu'est Laurence : rien de bien. Mais il ne parvient pas à se raisonner et tombe dans la dépendance de Laurence. Comble du désespoir, Laurence n'est pas plus disposée pour les sentiments qu'elle ne l'est pour le savoir-vivre. Elle ne l'aime pas et ne comprend même pas de quoi il s'agit.
Il l'aime tout en détestant ce qu'elle est. Je ne me souviens pas avoir lu de livres qui peignaient ce genre d'amour, qui n'est ni moins réel, ni moins possible que les autres. C'est ce que j'ai beaucoup aimé avec les Confessions de Claude. C'est émouvant et pourtant, il n'y a pas de spectaculaire. C'est simplement une expérience sur un sujet douloureux racontée avec tant de franchise et de détails que c'en est cru et percutant. Ce doit être le quinzième ouvrage de Zola que je lis, et je crois que c'est mon préféré...
(1) Extrait de la dédicace à Cézanne et à Baille de la Confession de Claude
(2) Zola, une vie, de Frederick Brown. Ed. Belfond, 1996.
L'ouvrage est difficile à trouver en libraire. Il est disponible en format pdf à cette adresse : http://www.ibiblio.org/beq/auteurs/zola.htm