Fan-tas-tique.
Ce livre est vraiment le genre d'ouvrage qui me font dire et répéter que la science-fiction n'est pas un genre grotesque rempli de robots et de bombes à neutrons qui font vibrer les boîtes crâniennes mal remplies. La science-fiction c'est aussi et surtout le genre qui permet, en admettant comme possible ce qui ne l'est pas, ou pas encore, de vous parler de l'humanité sous un angle différent.
Porteurs d'âmes vous emmène dans la vie de trois personnes : Léonie, la jeune femme africaine, profondément traumatisée par des années de prostitution forcée, qui parvient à s'enfuir de chez ses bourreaux pour tomber dans.. quoi ? la clandestinité, la rue, la solitude, la peur, le manque de tout. Edmé, le flic qui déteste son nom et sa vie, qui ne croit plus en rien sauf peut-être en ses intuitions, ce qui le conduit à découvrir un épouvantable charnier humain au fond de la Marne, début d'une série de découvertes macabres. Et Cyrian, le gosse de riches, trop riches, qui cherche un sens à son existence en s'infligeant des épreuves inhumaines à travers sa candidature chez les Titans, une obscure confrérie.
Pas de science-fiction dans tout ça, rien que de trop réel, en réalité. En effet, la science-fiction met un peu de temps à arriver dans Porteurs d'âmes. Mais encore une fois, elle n'est presque plus qu'un prétexte pour pouvoir parler d'un seul et unique thème : sa vie mise en regard de celle des autres. En quoi elle en diffère, en quoi la même vie est perçue différemment selon la personnalité qui la regarde, en quoi une vie peut, en un contact, bouleverser une autre. Le roman ne s'en tient d'ailleurs pas à la science-fiction (c'est d'ailleurs très désagréable de vouloir coller des étiquettes comme ça !). Ce livre est aussi un thriller : impossible d'arrêter de tourner les pages quand on est embarqué dans l'enquête d'Edmé. Et puis tant qu'on y est, c'est aussi une, non plusieurs, histoires d'amour. Oui en fait, il y a tout dans ce livre. De toute façon il est génial, il faut le lire.
Ce que j'ai trouvé particulièrement fascinant dans Porteurs d'âmes, c'est l'univers si bien rendu des trois protagonistes. Lorsque ça parle de Léonie, on plonge dans ses terreurs, dans sa vision paranoïaque du monde (pas forcément à tord, d'ailleurs); on la suit dans ses découvertes naïves de jeunes femmes séquestrées pendant douze ans et qui sort pour la première fois, libre mais menacée, à l'extérieur. Ce personnage, peut-être celui que j'ai préféré pour sa fragilité et sa combativité, est d'ailleurs l'occasion de faire un voyage dans le Paris tragiquement pauvre : les sans-papiers, les sans-domiciles. Léonis permet de parler de rejet, de racisme, d'injustice, de non-loi, avec un ton juste et touchant qui n'a rien à voir un cours de moral.
L'idée du roman est que si l'on pouvait voir la vie à travers l'existence d'une autre personne, on pourrait la comprendre, et donc l'accepter plutôt que de la mépriser. Et je pense que c'est ce que Pierre Bordage essaie de faire faire à son lecteur à travers ce roman.
Fantastique (je l'ai déjà dit ?). Lisez-le.
Pierre Bordage est un écrivain français de nombreuses fois récompensé pour ses ouvrages. Il est né en Vendée en 1955, et on ne compte plus ses oeuvres (bon d'accord : il y en a plus de trente, ça vous va ?). Porteurs d'âmes est paru pour la première fois en mai 2007.